Brigitte Mouchel



Voyager sans plan établi, n’avoir pas d’attaches, autre que soi même, son corps, ses souvenirs, ses désirs… voyager au fil des inspirations, emporté par le vent, par un parfum, par une musique…. Je suis une sorte d’artiste pour qui la déambulation, l’errance sont la source principale d’inspiration. Je ne travaille dans l’atelier qu’une fois ma récolte faite : bribes de paroles, bouts d’affiches, images… ce temps d’atelier est un peu comme le campement pour la nuit, moment où on reprend ses notes, où on organise ses fragments d’images.

Quelques réflexions sur l’errance :

Errer c’est marcher sans projet. L’errant se livre à l’expérience du monde, se met à la merci de tout ce qui se passe, n’a aucune raison d’être là. Il est dans un espace intermédiaire, un temps intermédiaire, flottant. Il s’efface, devient silencieux et ainsi ouvre de l’espace à de l’autre.

Qu’est ce qu’il crée par son passage ? par son inaction apparente ? par son regard à la fois curieux et inquiet ? par sa présence étrangère ? quelles paroles perçoit-il ? quels regards ?

Errer devient le moyen privilégié pour écouter le monde, y prêter attention, voire le révéler. Le flâneur est disponible à la vie, au rythme, au mouvement, à la circonstance. Il se confronte avec l’environnement, sa complexité, son imprévisibilité. Il capte des traces, repère les petites choses, le quotidien, ce qui rejoint tous les lieux et en même temps reste singulier.

Le marcheur trouve le moyen de s’y glisser, s’y relier, il dessine une géographie singulière par son allure, ses rencontres avec des lieux, des personnes, des lumières, des paysages, des objets... La marche est un instrument de recherche qui nous met en présence de l’imperceptible, qui joue avec lui, soit pour le repérer soit pour le produire, soit pour le recueillir, à la manière des petits cailloux qu’on retrouve dans sa chaussure. Les Latins les appelaient des « scrupuli » (scrupules) : Ils causent ces légers embarras qui nous empêchent de marcher confortablement et, au sens figuré, abandonnent notre esprit à un doute, un malaise, qui nous maintient dans l’hésitation. Le marcheur, en dépit de sa nonchalance, de son oisiveté, de sa légèreté, serait l’individu scrupuleux par excellence, celui qui note les infimes moments du monde, des instants de la vie, de l’imperceptible qui mérite qu’un regard soit posé sur lui parce qu’il exprime un autre visage des lieux (les perturbations légères et poétiques).

Il est un enquêteur suivant à la trace les humeurs de la ville, collectionneur de débris et menus butins, historien-chiffonier. Il dresse une cartographie disloquée, fragmentaire et lacunaire, qui se révèle par ses éclats additionnés. Il invente une géographie.

L’errant est à la fois en prise avec une géographie physique et une cartographie psychique. Il flâne aussi dans sa mémoire. Il raconte un dépaysement. Il raconte son passage : ni miroir de soi, ni fenêtre sur le monde, entre les deux, avec l’idée d’un partage. 


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